Les Islandais se rendront aux urnes samedi pour décider si leur pays doit relancer les négociations en vue d’une adhésion à l’Union européenne, ravivant une question qui divise la nation
nord-atlantique depuis plus d’une décennie.
Le référendum demande aux électeurs s’ils souhaitent que Reykjavik reprenne les négociations d’adhésion avec Bruxelles. Au cœur du débat se trouvent des préoccupations concurrentes concernant la souveraineté nationale, la stabilité économique et le contrôle par l’Islande de ses ressources halieutiques particulièrement précieuses.
L’Islande a déposé sa première demande d’adhésion à l’UE en 2009, au lendemain d’une crise financière dévastatrice qui avait conduit son système bancaire au bord de l’effondrement. À l’époque, un rapprochement avec l’UE était considéré par beaucoup comme un moyen de restaurer la confiance économique et d’ancrer plus fermement l’Islande en Europe.
Les négociations avaient enregistré des avancées importantes avant l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement eurosceptique, qui a interrompu le processus en 2015. Bien que le gouvernement ait annoncé que l’Islande ne poursuivrait plus sa candidature, la demande n’a jamais été officiellement retirée par le Parlement, laissant le dossier techniquement ouvert.
La question est revenue sur le devant de la scène politique après l’arrivée au pouvoir de Kristrún Frostadóttir et de son gouvernement dirigé par les sociaux-démocrates à la suite des élections de 2024. Frostadóttir avait promis de soumettre aux électeurs la question de la reprise des négociations, avec un référendum initialement prévu pour 2027.
Le gouvernement a ensuite décidé d’avancer le scrutin face à l’incertitude croissante concernant l’environnement sécuritaire du pays. Les menaces proférées cette année par le président américain Donald Trump de prendre le contrôle du Groenland ont suscité l’inquiétude dans tout l’Atlantique Nord et relancé les discussions à Reykjavik sur la place de l’Islande dans un paysage géopolitique en pleine transformation.
L’Islande ne dispose pas d’armée permanente et s’appuie sur son appartenance à l’OTAN ainsi que sur une coopération sécuritaire de longue date avec les États-Unis. Mais la compétition croissante entre les grandes puissances pour exercer leur influence dans l’Arctique a incité les responsables islandais à se demander si les arrangements sécuritaires traditionnels du pays restent suffisants.
Stabilité économique contre indépendance politique
Le débat sur l’UE comporte également une forte dimension économique, même si l’Islande est nettement plus riche et davantage intégrée à l’Europe que de nombreux pays candidats à l’adhésion.
Avec une population d’environ 400 000 habitants, l’Islande fait déjà partie de l’Espace économique européen (EEE), ce qui donne à ses entreprises un accès étendu au marché unique de l’UE. Elle appartient également à l’espace Schengen, ce qui signifie qu’une grande partie des avantages pratiques associés à l’intégration européenne sont déjà en place.
Les partisans de la reprise des négociations estiment néanmoins qu’une adhésion complète pourrait offrir des avantages économiques et politiques supplémentaires. La petite monnaie nationale, la couronne islandaise, est vulnérable aux fortes fluctuations, tandis que les coûts d’emprunt et l’inflation sont périodiquement restés élevés.
Frostadóttir estime que l’adoption éventuelle de l’euro pourrait apporter davantage de stabilité monétaire et réduire certaines des vulnérabilités liées au maintien d’une monnaie indépendante.
Ses opposants rétorquent que l’adhésion à l’UE ne contribuerait guère à résoudre les problèmes structurels à l’origine de la volatilité économique islandaise. Ils soulignent que le pays bénéficie déjà de nombreux avantages du marché européen grâce à l’EEE, sans devoir transférer une partie de ses pouvoirs de décision aux institutions européennes.
Le débat sur la souveraineté comporte toutefois une contradiction apparente. En tant que membre de l’EEE, l’Islande applique déjà une part importante de la législation européenne.
Les partisans de l’adhésion affirment donc qu’une pleine participation à l’UE permettrait à l’Islande de disposer d’une voix officielle dans l’élaboration de règles qu’elle est déjà tenue de respecter, au lieu de rester en dehors des institutions qui prennent ces décisions.
La pêche reste le principal obstacle
Mais aucune question n’est aussi politiquement sensible que celle de la pêche.
Le secteur est profondément ancré dans l’identité nationale islandaise et demeure un pilier essentiel de l’économie. La pêche représente environ 10 % du PIB et près de 40 % des exportations, faisant du contrôle des ressources maritimes du pays une question à la fois de sécurité économique et de souveraineté nationale.
Pour de nombreux Islandais, une adhésion à l’UE fait craindre que les flottes de pêche européennes puissent obtenir un meilleur accès aux eaux islandaises.
Cette inquiétude trouve ses racines dans l’histoire du pays. L’Islande a connu plusieurs conflits avec le Royaume-Uni au sujet des droits de pêche lors des « guerres de la morue », dont la dernière s’est achevée en 1976. Ces affrontements ont contribué à établir le contrôle islandais sur une vaste zone économique exclusive et sont devenus un épisode marquant de l’histoire moderne du pays.
Le souvenir de ces confrontations reste puissant et rend particulièrement controversée la perspective d’autoriser un accès accru des navires étrangers aux zones de pêche islandaises.
La pêche était à ce point sensible lors du précédent processus d’adhésion que les négociations sur ce chapitre n’avaient même jamais été officiellement ouvertes.
Le vote de samedi ne devrait donc pas apporter une réponse simple à la question de savoir si les Islandais sont « pour » ou « contre » l’Europe. Il permettra plutôt de déterminer si le pays est prêt à reprendre des négociations complexes à un moment où l’équilibre stratégique dans l’Arctique, les relations avec les États-Unis et l’avenir de l’Europe connaissent tous de profondes transformations.
Un vote favorable ne signifierait pas que l’Islande a décidé d’adhérer à l’UE. Il donnerait au gouvernement le mandat de revenir à la table des négociations, où les questions les plus difficiles — notamment les droits de pêche, les arrangements économiques et l’étendue de l’autonomie politique de l’Islande — devraient être réglées. Foto-Bragi Thór Josefsson, Wikimedia commons.